24 novembre 2017

Ecce homo

La Nature exposée de Erri De Luca /

Laissez-moi évoquer Lucienne.

Il est bon parfois de revenir sur la manière dont les livres sont venus à nous (ce que j’appelle « les arbres de transmission », aux ramifications parfois tortueuses et inattendues), quand ce n’est pas nous qui sommes allés à eux. Lucienne était mon amie. Elle est morte au printemps dernier. Lucienne était institutrice. J’écris « était » et non pas « avait été » car jusqu’au bout elle a eu la volonté de transmettre et d’enseigner, notamment la lecture et l’écriture. Son autre sacerdoce a été de lutter, toujours et partout, contre toutes les formes d’injustices, sociales, professionnelles, raciales, etc. dont elle était témoin. Elles furent nombreuses et son opiniâtreté à les combattre sans défaut.

Il semblait inévitable que son chemin croise celui de Erri De Luca. C’est donc elle qui me l’a fait connaître. Elle lui avait écrit pour lui dire son admiration. Il lui avait répondu, joignant à son courrier un trèfle à quatre feuilles. Aujourd’hui, en reprenant quelques-uns des livres qu’elle m’a donnés, il m’arrive de tomber sur des notes de sa main : « La plus belle page de littérature que je connaisse sur le travail manuel. »

Erri De Luca donc. On a envie de chérir cet homme, sa haute stature, son visage émacié où deux petits yeux clairs aux paupières en visière sont, tantôt rieurs, tantôt graves, mais toujours vifs. La probité, l’humanité, la conscience sociale et politique de cet homme sont le fruit d’un cheminement qui l’a mené du militantisme d’extrême gauche, au refus de la lutte armée, à la vie d’ouvrier errant, à la lecture assidue de la Bible, à la pratique de l’alpinisme vécu comme un effacement, et à l’écriture. Ces moments se retrouvent dans la plupart de ses livres.

Dans celui-ci, un sculpteur fait régulièrement passer la frontière à des clandestins. Contraint de quitter son village, il se voit confier la restauration d’un Christ en croix dont il s’agit de retrouver l’état initial en escamotant le drapé cache-sexe apposé après coup. Comme souvent chez De Luca, l’homme est taiseux, énigmatique et solitaire, même si certaines femmes ne manquent pas de succomber à ce charme simple et brut. À travers cette figure, De Luca explore nos rapports à l’amitié, au pouvoir, au sacré, à l’amour, à l’engagement, au travail, à la parole, donnée et reçue. On le voit, le programme est vaste. Ce texte bref y parvient pourtant. Mais que l’on ne s’y trompe pas, De Luca ne donne jamais de leçon, il témoigne, à sa manière, avec assurance et humilité.

La Nature exposée, Erri De Luca, Gallimard (Collection Du monde entier), Traduit de l’italien par Danièle Valin, 176 p., 16,50 €

Conférence donnée par Erri De Luca lors des Rencontres internationales de Genève, « Fictions. Penser le monde par la littérature », en septembre 2016

https://www.youtube.com/watch?v=iZ7pRai6clE 2:01’29

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À propos de Benoît Pichaud

Un credo, "... entreprendre de savoir comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement." (Michel Foucault)

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Littérature étrangère, Parution "récente"