Panégyrique de Guy Debord /

Certains d’entre vous on peut-être perçu mon goût pour les listes. En voici une, ou plutôt deux.

Clausewitz, Homère, Sterne, Li Po, Lacenaire, Cravan, Lautréamont, Mallarmé, Gondi, Thucydide, Aristophane, Marlowe, Shakespeare, Villon, Kháyyám, Archiloque, Tocqueville, Gracián, Steinbeck, Héraclite, Machiavel, Vauvenargues, Chateaubriand, Montaigne, Mac Orlan, Hérodote, Saint-Simon, Marx, Musset, Pascal, Quincey, Stendhal, Cervantes, Dante, Calderón, Swift.

Et « … la vodka de Russie… les bières d’Angleterre, les grandes chopes de Munich… les irlandaises… la bière tchèque de Pilsen… la Gueuze autour de Bruxelles… les alcools de fruits de l’Alsace ; le rhum de la Jamaïque ; les punchs, l’akvavit d’Aalborg, et la grappa de Turin, le cognac, les cocktails ; l’incomparable mezcal du Mexique… tous les vins de France… les vins de l’Italie… le Barlolo des Langhe, les Chianti de Toscane… les vins d’Espagne, les Rioja de Vieille Castille ou le Jumilla de Murcie. »

Et voici que se dessinent les deux constellations dans lesquelles le météore Debord a évolué : la littérature et l’alcool.

À propos de la première, il nous apprend que quelques bons livres, tôt lus, lui ont permis de dévider ensuite tout l’écheveau de la littérature classique, et moins classique. Cette culture protéiforme vient nourrir son propos via d’innombrables citations, procédés moins subtils que « Les allusions, sans guillemets », mais procédés rendus nécessaires « dans les périodes d’ignorance ou de croyances obscurantistes ». Ces lectures ont forgé un style qui m’enchante, d’un grand classicisme, qui produit de longues phrases sinueuses au terme desquelles Debord fait pourtant toujours mouche. Cette langue, parce que caduque aujourd’hui, est le gage de la vérité de son auteur car, comme le disent les gitans, la langue de l’ennemi (comprendre celle de La Société du spectacle) est la langue du mensonge. Dans cette perspective, Debord exige que les dépositions et les procès-verbaux qu’il a dû signer à contre-cœur, reformulés et massacrés qu’ils étaient par le préposé de service, ne figurent pas dans ses futures œuvres complètes !

Du second, il nous dit qu’il a constitué sa passion la plus présente et la plus constante. Sa vie, dont il fait ici la relation, n’a été qu’une longue et ininterrompue beuverie. Même s’il admet qu’il a connu « des matins émouvants mais difficiles », il retient avant tout, au-delà de l’ivresse tout d’abord recherchée, qu’elle soit légère ou violente, « une paix magnifique et terrible, le vrai goût du passage du temps ». Il s’étonne du fait que, parmi les nombreuses calomnies en tout genre que ses nombreux détracteurs ont fait circuler sur son compte, la plus évidente, celle qui aurait fait de lui un ivrogne, n’ait jamais eu cours. Il s’amuse du constat que, progrès de l’industrie et règlements étatiques aidant, les divers alcools que lui et ses compagnons de saoulographie ont consommés ont cessé d’exister avant eux : « De mémoire d’ivrogne, on n’avait jamais imaginé que l’on pouvait voir des boissons disparaître du monde avant le buveur. » Il reconnaît que son ivrognerie l’a empêché d’écrire plus qu’il n’aurait pu le faire, mais « l’écriture doit rester rare, puisqu’avant de trouver l’excellent il faut avoir bu longtemps. » La liste des grands auteurs qui souscriraient à ce principe est longue.

Reste que Debord a eu cette « vie d’aventures » dont il rêvait et qu’il s’est construit, loin des études, des milieux intellectuels et artistiques, loin de l’argent, de l’ambition, du travail en général et du salariat en particulier, loin des doctrines, loin de la famille, revendiquant la paresse et frayant parfois avec le « milieu de l’extrême nihilisme » et de ses « entrepreneurs de démolitions » (on se demande bien quelle étrange relation Debord pouvait entretenir avec l’énergumène Léon Bloy). Il faudrait aussi évoquer sa passion pour la stratégie militaire, des plus utile une fois que l’on a compris que « Dans un monde unifié, on ne peut s’exiler ».

Avec ce texte magnifique, Debord contribue, à son corps plus ou moins défendant, à alimenter une nouvelle fois sa légende. Tant mieux, puisque « nous sommes tissés de l’étoffe dont sont faits les rêves. » (Shakespeare).

* Mr Scot dans L’Homme qui tua Liberty Valence de John Ford

Panégyrique (Tome premier), Guy Debord, Éditions Gallimard N.R.F., 1993, 88 p., 13,50 €, publié par les soins de Jean-Jacques Pauvert

La première édition a été publiée en 1989 aux Éditions Gérard Lebovici.

Le Tome second a été publié à la Librairie Arthème Fayard.

Joindre la conversation 1 commentaire

  1. Coucou,

    C’est drôle car dans mes récentes lectures sur l’année 1968, , il est question de Guy Debord … Il a en effet publié en 1967 : La société du spectacle …

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À propos de Benoît Pichaud

Un credo, "... entreprendre de savoir comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement." (Michel Foucault)

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