Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman /

Certains s’offusqueront du rapprochement hasardeux et iconoclaste entre notre Johnny national et l’une des principales figures des lettres suédoises. Ils auront raison. Aussi m’en garderai-je bien. Je me contente de faire se télescoper les mots du premier, en les détournant, et la pensée du second.

De Stig Dagerman, je ne connaissais que le nom avant que le titre de cette plaquette ne m’arrête à la caisse d’une librairie. Je ne pratique pas le suédois, mais à en juger par la concision du titre original, on peut d’ailleurs penser que la traduction n’est pas littérale. Peu importe.

Me revient en mémoire la mise en garde de Dante à l’approche de l’enfer :  » Toi qui entre ici abandonne toute espérance. » Le texte de Dagerman, quoi que très bref, est éprouvant. La noirceur règne. On n’y trouve pas ce je ne sais quoi, peut-être s’agit-il d’une sorte de dérision, qui fait de la lecture de Cioran, compagnon en désespoir, une expérience parfois réjouissante. Dagerman est plus âpre. Ici, pas d’échappatoire, pas de désamorçage libérateur.

Il appelle de ses vœux une consolation qui illumine, loin de celles qui ne sont que de tristes illusions, à commencer par la littérature qui, si elle pourvoit « la richesse, la gloire et le silence », ne sera jamais « la confirmation de ce que mes mots ont touché le cœur du monde. » La vie est « un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas », la terre « une fosse commune dans laquelle le roi Salomon, Ophélie et Himmler reposent côte à côte », et le suicide « la seule preuve de la liberté humaine ».

Pourtant, pourtant, subsiste encore malgré tout chez Dagerman « la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégoût et de mes faiblesses. » Mais le véritable miracle réside dans la prise de conscience que « le temps n’est pas l’étalon qui convient à la vie », une sorte d’extase et d’épiphanie à rebours de Proust. La beauté et la félicité se situent en marge du temps, qui n’est, avec la gloire, qu’un point d’appui précaire. Dagerman insiste sur l’importance qu’il y a saisir la pleine conscience d’être une fin en soi.

Il conçoit la forêt de Walden, aujourd’hui disparue, comme le véritable lieu de la liberté. À présent, il n’y a plus nulle part où aller, il n’y a plus que soi-même à opposer au monde. Mais cette puissance est redoutable, ce pouvoir considérable.

« À la lumière de mes actes, je m’aperçois que toute ma vie semble n’avoir eu pour but que de faire mon propre malheur. » Après avoir connu le succès puis cessé d’écrire pendant cinq ans, il y mettra un terme le 4 novembre 1954, à l’âge de 31 ans.

Hunter S. Thompson, venu lui aussi en son temps grossir les rangs de la triste cohorte des écrivains suicidés, écrivait : « J’ai appris à vivre, pour ainsi dire, avec l’idée que je ne trouverai jamais la paix ni le bonheur. Mais tant que je sais qu’il y a une chance assez bonne de mettre la main sur l’un ou l’autre de temps en temps, je ferai de mon mieux entre les grands moments. »

Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, Actes Sud, 1989, 24 p., 4,50 €, Traduit du suédois par Philippe Bouquet

Une étonnante lecture en musique de ce texte par les Têtes raides 21’42

https://www.youtube.com/watch?v=lTxBfk58X54

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À propos de Benoît Pichaud

Un credo, "... entreprendre de savoir comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement." (Michel Foucault)

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Littérature étrangère