37°2 le matin de Philippe Djian /

(Entorse n°2)

Avant j’avais lu Tistou les pouces verts de Maurice Druon, Légendes des lacs et des rivières de Bernard Clavel, Marius de Marcel Pagnol, Tintin au Congo et Astérix le Gaulois. Il a fallu cette recommandation, faite par mes parents, de ne pas lire ce livre qui n’était semble-t-il pas pour moi. Sans doute était-il arrivé dans la bibliothèque familiale, aux côtés de Frison-Roche, de Dolto et de l’Anthologie de la poésie française de Pompidou, à la faveur du film de Beineix sorti à cette époque.

Du temps où j’étais libraire, j’ai vu défiler des parents se désolant d’une progéniture qui ne lisait pas ou, disgrâce équivalente, qui ne lisait que des BD. J’essayais de les persuader, d’une part qu’on pouvait mener une vie heureuse et épanouie sans lire ou en ne lisant que des BD, et d’autre part que si la prescription de lecture venait d’eux, le pari était déjà à moitié perdu. Je leur conseillais plutôt de laisser traîner des livres en laissant vaguement entendre qu’ils n’étaient pas à mettre entre toutes les mains.

Djian donc. Tout à coup, c’était ça. Non pas tant ce que je cherchais, car je ne me souviens pas avoir nourri quelque attente que ce soit en matière de lecture, mais bien au contraire, c’est ce livre qui allait faire naître d’innombrables désirs de lecture, encore inassouvis à ce jour. 37°2 le matin a été le premier fil sur lequel j’ai tiré, qui allait dévider la pelote de la littérature. Il y eut d’abord les Américains : Brautigan, Fante, Melville, Thoreau, Faulkner, Kerouac, Carver ; les autres ont suivi : Cendrars, Céline, Joyce, etc. Ce fut à l’image d’un alcoolique à qui boire donne soif. La mienne s’avère inaltérable.

Cela n’est pas rien de se dire que sans cette rencontre, ma vie aurait sans doute été différente de ce qu’elle est. Peut-être cela se serait-il produit plus tard, différemment, avec un autre livre. Il n’empêche, ce fut celui-là, et cela constitue une sacrée dette, une Ardoise comme le dit justement Djian lui-même. Comme en amitié, je pourrais dire « Parce que c’était lui ; parce que c’était moi. »

Nous sommes sûrement quelques milliers à reconnaître en ce livre le premier livre, celui qui compte, celui à partir duquel les choses sérieuses ont commencé. C’était soudain du vent dans les voiles, un élan vers des terres inconnues. Personne ne m’avait jamais parlé comme ça auparavant. J’entrais dans un monde de liberté et de fougue. Ca sentait les embruns et la bière. Tout me semblait nouveau. Du coup, je regardais à mon tour le monde avec un œil neuf. Je me sentais riche d’une vision d’autant plus rare que je me plaisais à croire que nous étions peu à la partager, une sorte de confrérie dont les membres se reconnaissaient sans qu’il leur soit nécessaire de parler. Je jouais les affranchis. Et d’une certaine manière, je l’étais.

37°2 le matin, Philippe Djian, J’ai lu, 377 p., 6,20 €

Mes parents m’ont déconseillé ce livre. Qu’ils en soient ici chaleureusement remerciés.

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À propos de Benoît Pichaud

Un credo, "... entreprendre de savoir comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement." (Michel Foucault)

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Classique, Entorse, Littérature française