10 février 2018

« Ah ! » dit-elle

Un cœur simple de Gustave Flaubert /

« Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ; plus l’expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c’est beau. » Lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852.

On est en droit de penser que vingt-quatre ans plus tard, Gustave Flaubert est parvenu à ses fins. Un cœur simple représente à mes yeux une sorte de texte parfait. Le moindre mot y est pesé, soupesé. La plupart sont lourds de tout ce qu’ils charrient, bien au-delà de leur sens, de tous les mondes qu’ils font naître, de tous les échos qu’ils renvoient au lecteur. Flaubert réalise le grand œuvre, l’oxymore d’une épure totale et d’une incroyable flamboyance. La concision, l’élision même, permettent paradoxalement le déploiement infini du texte.

Un exemple, un seul : Félicité, la si mal nommée, rencontre sur la route Théodore dont elle a fait la connaissance quelque temps plus tôt, et qui l’avait alors brutalement renversée au bord d’un champ d’avoine. Après lui avoir dit qu’il fallait pardonner parce que c’était la faute de la boisson, il lui apprend qu’ils sont maintenant voisins.

« Ah ! » dit-elle.

Comme j’aimerais avoir eu l’audace d’écrire ces deux lettres ! Elles sont la porte d’entrée qui mène à tant de possibles, à tant d’interprétations. Elles sont l’espace du lecteur, elles sont la liberté.

Un cœur simple est le récit de la vie de Félicité, tôt orpheline de père puis de mère, fille de ferme battue et chassée pour un vol qu’elle n’a pas commis, entrant au service de Mme Aubain, veuve et mère de deux enfants, Paul et Virginie, à Pont-l’Évêque. C’est le récit du dénuement affectif le plus total, chaque objet de cette affection se dérobant bientôt. C’est la vie de province rythmée par les seules fêtes religieuses. Et comme toujours, l’ironie mordante de Flaubert excelle à fustiger les travers de cette petite bourgeoisie.

Et puis il y a enfin la figure dérisoire de Loulou, le perroquet offert à Félicité par Mme de Larsonnière, la femme du sous-préfet. Loulou qui vient des Amériques, là où Victor, le neveu, a trouvé la mort, Loulou qui sera l’ultime compagnon d’une fin de vie désolante.

J’ai regardé récemment l’adaptation cinématographique de ce texte qui a été réalisée par Marion Laine en 2008. Le film n’est pas mauvais, plutôt bon même, notamment grâce aux deux actrices principales toujours très justes, Sandrine Bonnaire en Félicité, et Marina Foïs en Mme Aubain. Mais il y a que le cinéma ne peut, par définition, qu’échouer dans ce genre d’exercice puisqu’il donne à voir. Il est l’exacte antithèse de ce que cherche à produire Flaubert. Il souligne, il montre, il parle, il est, même si c’est subtilement, explicite, là où Flaubert n’est que non-dit, suspension, silence. La dernière image du vol de Loulou au moment de la mort de Félicité est de ce point de vue édifiante. Il faudrait alors imaginer un cinéma quasi muet, absolument contemplatif, donc inconciliable avec l’industrie de l’entertainment.

De Flaubert, on retient souvent le sublime « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. » Son génie lui a aussi permit d’écrire, avec une économie de moyens redoutable, ce bref récit d’une noirceur et d’une force peu communes, qui en fait un des textes majeurs de mon panthéon littéraire personnel.

Il existe de très nombreuses éditions au format poche de ce texte, parfois au sein du volume Trois contes : Le Livre de poche, Librio, Folio, etc. à partir de 2€.

La bande annonce du film de Marion Laine

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18805616&cfilm=124694.html 1’43

Fabrice Luchini lit des extraits de Un cœur simple

https://www.youtube.com/watch?v=ax8r8HtcAQQ 11’45

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À propos de Benoît Pichaud

Un credo, "... entreprendre de savoir comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement." (Michel Foucault)

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Classique, Littérature française