27 février 2018

Immortelle randonnée

L’Ascension du Mont Ventoux de Pétrarque /

Ce n’est pas exactement au récit d’une randonnée en montagne que nous convie ici Pétrarque. En 1336, le terme n’existe évidemment pas, et ce qu’il recouvre non plus. S’aventurer alors sur les pentes du Mont Ventoux, c’est aller au devant de l’inconnu. Là, pas de carte, pas de balisage, pas de sentier. C’est terra incognita. Si brigands et bergers sont bien déjà passés par là, ils n’en ont pas laissé de traces, ni matérielles ni, à plus forte raison, textuelles.

Ce texte est une lettre adressée à Dionigi da Borgo San Sepolcro, professeur de théologie, dans laquelle Pétrarque raconte la singulière aventure de cette ascension entreprise avec son frère. La vie du poète est ambivalente, tantôt vouée à l’amour, celui de Laure bien sûr, et aux plaisirs, ceux qu’offre la cour papale d’Avignon, tantôt consacrée à l’ascèse et à la quête spirituelle. Et c’est bien à cette dernière qu’il faut rattacher le moment qui nous est rapporté.

« Ce que tu as tant de fois tenté aujourd’hui en escaladant cette montagne se répétera pour toi et pour tant d’autres qui veulent toucher à la béatitude. »

Ce qui se joue ici, c’est l’alternative de la large route des plaisirs terrestres, de la vallée du péché et de la dissolution, ou du chemin escarpé d’une spiritualité exigeante et salvatrice. L’allégorie est explicite. Mais si « labeur opiniâtre vient à bout de tout », Pétrarque éprouve la réalité d’une « nature qui ne cède pas à la volonté humaine ». Ovide, déjà, l’exprimait pareillement : « Vouloir est peu, il faut, pour parvenir, désirer. »

C’est dans son corps, dans l’épreuve physique et la fatigue voire l’épuisement qu’elles engendrent, que Pétrarque fait l’expérience de tout ce qui lui reste à traverser et à accomplir dans le domaine moral. À la recherche d’un soutien, il ouvre au hasard l’exemplaire des Confessions de Saint-Augustin dont il ne se sépare jamais : « Et les hommes vont admirer les cimes des monts, les vagues de la mer, le vaste cours des fleuves, le circuit de l’Océan et le mouvement des astres et ils s’oublient eux-mêmes. »

Trois siècles plus tard, Spinoza, en conclusion de l’Éthique, reconnaîtra lui aussi toute la difficulté de la longue marche vers la béatitude, la sagesse, la joie, c’est selon : « Mais tout ce qui est précieux est aussi difficile que rare. »

Pétrarque, L’Ascension du Mont Ventoux, Éditions Séquences, 1990, 48 p., Traduit du latin par Denis Montebello, Préface de Pierre Dubrunquez, 5,50 €

Le texte existe aussi aux Éditions Sillage, dans une traduction de Yann Migoubert (5 €), et aux Éditions Mille et une nuits.

Joindre la conversation 2 commentaires

  1. Très belle présentation. Elle me rappelle (ou plutôt m’appelle car je l’ai juste commencé) l’ouvrage de Michel Malherbe, « D’un pas de philosophe en montagne » (Vrin, 2012), qui rappellera certainement des souvenirs au rédacteur des heures brèves.
    Merci pour ce blog ou règne « luxe, calme et volupté »

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À propos de Benoît Pichaud

Un credo, "... entreprendre de savoir comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement." (Michel Foucault)

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