Le Vice de la lecture / Edith Wharton

Avec malice, Valéry Larbaud qualifiait ce vice de la lecture d’impuni. Ce n’est pas ainsi qu’il faut entendre le titre de ce court texte d’Edith Wharton. Elle, est tout à fait sérieuse et parle au premier degré. Elle dénonce la figure du lecteur mécanique, à savoir du lecteur qui se force à lire. « Lire par volonté, en quelque sorte, n’est pas plus lire que l’érudition n’est la culture. » Si elle fustige cette injonction sociale qu’il y aurait à lire, c’est pour mieux se faire l’avocate d’une lecture innée et vagabonde, sûre d’elle-même et capable de s’approprier les mots d’un autre.

« La valeur des livres est proportionnelle à ce qu’on pourrait appeler leur plasticité – leur capacité à représenter toutes choses pour tous, à être diversement modelés par l’impact de nouvelles formes de pensées. »

Lire n’est pas une vertu en soi, mais c’est un art qui offre aux véritables lecteurs les délices de l’errance intellectuelle. Le touriste visitant consciencieusement une ville son guide à la main en est l’image exactement opposée. Celui qu’elle nomme le lecteur mécanique voit ses choix de lecture guidés par l’opinion publique, par la liste des meilleures ventes des hebdomadaires, dirait-on aujourd’hui. C’est alors renoncer à la fertilité que promet une lecture intuitive.

Mais Wharton ne s’arrête pas en si bon chemin. Certes le lecteur mécanique se prive – a-t-il véritablement le choix ? – de bien des richesses, mais ce serait un moindre mal s’il n’avait entraîné dans son sillage, l’auteur mécanique et le critique mécanique. Le premier donne à lire ce que le plus grand nombre des lecteurs attend de lui, tandis que le second se contente d’en faire un résumé à même d’être digéré par tout un chacun. La boucle est bouclée. L’auteur écrit, le critique résume, le lecteur lit, la sacro-sainte nécessité sociale de la lecture est assurée, le détaillant en livres est satisfait, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Nous sommes alors en 1903.

Le Vice de la lecture, Edith Wharton, Les Éditions du Sonneur (La petite collection), Traduit de l’américain par Shaïne Cassim, 2009, 48 p., 5 €

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À propos de Benoît Pichaud

Un credo, "... entreprendre de savoir comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement." (Michel Foucault)

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Essai, Littérature étrangère