Acte 1, la Bible, le livre de Ruth. Ruth accompagne Noémie, sa belle-mère, de retour dans son pays après que leurs maris respectifs sont morts. Elles sont pauvres et désolées. Ruth va glaner quelques épis dans un champ qui appartient à Booz, vieux et riche propriétaire, parent du mari défunt de Noémie. Booz se fait le protecteur et défenseur de la jeune femme, ordonne qu’on lui abandonne quelques pleines poignées d’épis, interdit qu’on élève la voix contre elle, lui offre de l’eau et du pain. Noémie enjoint Ruth d’aller trouver Booz dans sa couche, de se découvrir et de s’étendre à ses côtés. « Prends-moi pour femme, dit-elle. » Grâce à elle, « Booz engendra Oved. Oved engendra Jessé. Jessé engendra David. »

Acte 2, mai 1859, à partir de ce matériau, Victor Hugo compose « Booz endormi » qui figurera dans La Légende des siècles. Dans une langue déliée au romantisme échevelé, Hugo revisite le récit biblique. Ces 88 alexandrins forment un flot dans lequel il est si doux et si bon de se baigner. On s’y laisse aller, on goûte ce style si éloigné de nous et qui nous parle pourtant encore et toujours au creux de l’oreille. C’est une musique immuable :

Booz s’était couché de fatigue accablé ; (…)

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques, (…)

Elle à demi vivante et moi mort à demi. (…)

Le jour sort de la nuit comme une victoire ; (…)

Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala. (…)

C’était l’heure tranquille où les lions vont boire. (…)

autant d’invitations à une lecture à haute voix pour faire résonner ces rythmes impeccables.

Acte 3, octobre 1998, Pierre Michon, à 53 ans, devient père d’une petite fille. Il rentre chez lui au petit matin. « Quelque chose me vint qui était de l’envie de prier, de clore, de m’ouvrir. Assis sur mon lit, tranquille, souriant si on souriait quand on est tout seul, j’ai dit d’un bout à l’autre à haute voix Booz endormi. Je l’ai dit comme il doit être dit, dans le calme, l’acceptation de tout, l’espérance contre toute raison, la gloire qui vient toujours. » Peut-on mieux révéler la puissance incantatoire d’une langue, qu’elle soit sacrée ou profane, la manière qu’elle peut avoir de mettre en révolution les mondes, de faire rendre gorge à l’indicible ?

Quelques années plus tard, Michon vérifiera une nouvelle fois, s’il en était besoin encore, cette force interne du langage poétique. À l’occasion de la mort de sa mère, et face à ce même désir de prière, Michon, dira La Ballade des pendus de François Villon :

Frères humains qui après nous vivez,

n’ayez les cœurs contre nous endurcis,

car si pitié de nous pauvres avez,

Dieu en aura plus tôt de vous merci.

« … je dis le poème d’un bout à l’autre comme il doit être dit, dans les larmes, je me tins debout devant le cadavre de ma mère comme on doit s’y tenir, dans les larmes. »

 

Traduction du Livre de Ruth par Marie Ndiaye et Aldina da Silva, dans La Bible Bayard (Nouvelle traduction).

Récit de Pierre Michon « Le ciel est un très grand homme » dans Corps du roi (Éditions Verdier 2002).

Illustration Ruth et Boaz par Louis Hersent.

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À propos de Benoît Pichaud

Un credo, "... entreprendre de savoir comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement." (Michel Foucault)

CATÉGORIE

Classique, Poésie