Un roi sans divertissement de Jean Giono /

 

(Entorse n°3)

 

Page 193, on lit ceci :

Et quel alentour ! La rosée couvrait les champs où le blé avait été coupé et l’éteule en était rose comme un beurre qui fait la perle. Le ciel était bleu comme une charrette neuve. De tous les côtés les alouettes faisaient grincer des couteaux dans des pommes vertes. Il y avait des odeurs fines et piquantes qui faisaient froid dans le nez comme des prises de civette. Les forêts et les bosquets dansaient devant mes yeux comme le poil d’une chèvre devant laquelle on bat du tambour. Hou ! Le beau matin !

A-t-on bien lu ? « … les alouettes faisaient grincer des couteaux dans des pommes vertes. » Que peut-on bien dire après cela ? Que peut-on encore écrire ? Quel peut être le rôle du critique si ce n’est celui de se faire le modeste inventoriste du monde qui se lève devant ses yeux incrédules. Car l’écriture de Giono fait se lever un monde, comme lève une pâte. Dans ce monde, il y a « des pâtures en poils de renard », « des coups de soleil fous couleur d’huile », «  des vents en tôle de fer-blanc ». Dans ce monde, « l’automne… commence exactement à 235 pas de l’arbre marqué M 312… ». Dans ce monde, « Il y avait une grande conversation d’arbres. ». Dans ce monde, un homme a « un souvenir renard », un autre adresse « un sourire rouge », une femme est « belle et lente comme une après-midi de fin juin », « son âme [est] pleine d’étangs et de verveines, et sa tête pleine d’oiseaux sauvages. ». Voilà. C’est ainsi. Et il semble qu’il ne puisse pas en être autrement. Les choses du monde sont telles et elles le sont de toute éternité. Giono les recueille et nous les livre.

C’est l’hiver 1843 dans le Vercors. Marie Chazottes, 20 ou 22 ans, disparaît. On tente d’enlever Georges Ravanel, 20 ans ; un cochon est tailladé. Bergues, le braconnier, échoue à lire les traces. Hiver 44, Bergues disparaît en plein repas. On fait venir Langlois, capitaine de gendarmerie.

Langlois est de ces personnages dont on ne sait plus si c’est la littérature qui les fait, ou si ce sont eux qui font la littérature. Langlois est un personnage que tous les écrivains depuis Homère rêvent de modeler un jour, comme on modèle un pot avec de la glaise. Langlois est un personnage dont le lecteur croit ne rien comprendre. Mais Langlois, lui, sait, et c’est bien l’essentiel.

Langlois aime parler de la marche du monde avec Saucisse, sa logeuse et complice. Ces deux-là forment un bien étrange équipage. On se comprend sans se parler. Quand on se parle, c’est bien franchement, mais à demi-mots. Ceux-là savent qu’ « On ne voit jamais les choses en plein. ». Pourtant Langlois sidère ceux qu’il croise « à cause de cette connaissance des choses qu’il avait paru avoir. ». Le narrateur ajoute : « Vous avouerez qu’il y avait des mystères ! »

Le narrateur ou les narrateurs ? Ils sont au moins quatre, plus ou moins identifiés, à prendre la parole. Ils tissent un filet au travers duquel Langlois finit toujours par passer. Le procureur royal, autre faire-valoir énigmatique de Langlois, y va lui aussi de sa sentence : « Méfiez-vous de la vérité, elle est vraie pour tout le monde. ». Ces mots résonnent étrangement en 1948, après l’emprisonnement et l’ostracisme dont Giono a été victime pour une attitude jugée pas assez belliciste pendant l’occupation. Giono rétorque par le truchement de Langlois :

Je ne crois pas, moi, qu’un homme puisse être différent des autres hommes au point d’avoir des raisons totalement incompréhensibles. Il n’y a pas d’étrangers. Il n’y a pas d’étrangers ; comprends-tu ça, ma vieille ?

Pas sûr qu’elle comprenne la vieille ! Giono, lui, à l’instar de la plupart de ses personnages, continue simplement de s’attacher à un « métier bien fait ». Il le fait si bien qu’il ne lui faut guère plus d’un mois pour écrire Un roi sans divertissement, dans lequel il se lance avec comme seule idée de départ, le hêtre de Frédéric. Il construira à partir de là ce que, faute de mieux, on pourrait qualifier d’étrange polar métaphysique au ton presque continûment malicieux voire narquois.

Il y a aussi du Faulkner là-dedans. Un Faulkner qui aurait quitté son plat et chaud Mississippi pour les âpres montagnes du Vercors où venir y disséquer les choses et les âmes. Il y a du sacré aussi, partout et toujours. Non pas du religieux mais du sacré. Chaque arbre, chaque, bête (pensons au cheval de Langlois), chaque âme est chargée, à moins que cela ne l’élève plutôt, de son poids de sacré. C’est même pour Giono, le mode d’être au monde qui semble le plus répandu et le plus commun chez ces étonnants montagnards qui règnent sur tout cela comme des rois. Et Langlois est roi parmi les rois. Mais depuis Pascal, on sait ce qu’il advient des rois sans divertissement.

Giono, c’est le grand œuvre d’une écriture qui s’amuse à être profonde, d’une écriture érudite au romanesque échevelé, d’une écriture au classicisme transgressif.

La littérature est grande et Giono est son prophète.

 

Un roi sans divertissement, Jean Giono, Éditions Gallimard (Folio), 1972, 256 p., 7,25 €

Joindre la conversation 3 commentaires

  1. T’es trop fort ! Tu donnerais envie de lire l’annuaire…faut que tu viennes dans mon gite parler de tes livres préfères !!!

    Envoyé de mon téléphone Windows 10

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  2. T’es trop fort ! Tu donnerais envie de lire l’annuaire…faut que tu viennes dans mon gite parler de tes livres préfèrés !!!

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À propos de Benoît Pichaud

Un credo, "... entreprendre de savoir comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement." (Michel Foucault)

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