L’Art de la joie de Goliarda Sapienza /

 

(Entorse n°4)

 

Pour nous autres, lecteurs de formes brèves, l’été, on le sait, c’est le temps des pavés. Il vous faudra donc maintenant patienter jusqu’à l’été 2019 pour lire celui-ci !

Goliarda Sapienza est née en Sicile, à Catane. Elle fut comédienne et actrice, obtenant notamment quelques petits rôles chez Comencini et Visconti. Passée la quarantaine, elle met fin à sa carrière pour se consacrer à l’écriture. Elle mettra une dizaine d’années, de 1967 à 1976, pour écrire L’Art de la joie, son œuvre majeure, qui ne sera publiée à compte d’auteur par son mari qu’en 1998, deux ans après sa mort. C’est via ses traductions en Allemagne et en France que le livre est redécouvert, connaît le succès et devient un des textes importants de la littérature italienne du siècle passé.

Sapienza dresse le portait de la bien mal nommée Modesta, née le 1er janvier 1900 en Sicile, dans une famille misérable dans laquelle le sordide n’est jamais loin. Mais très vite, Modesta parvient à s’en extraire et, à la faveur d’un meurtre originel, tout de même, intègre une nouvelle famille et devient princesse.

La beauté de ce personnage réside dans son absolue liberté. Il semble que rien ni personne ne puisse jamais la soumettre. Elle défie jusqu’à ses propres talents dont elle refuse de devenir « l’employée ». Que dire alors de la famille, de l’Église, des règles sociales ? Elle les ignore superbement, guidée par son seul désir et par une conscience politique exacerbée (Gramsci rôde) et sans concession. Le terme semble absent de son vocabulaire. On imagine bien que le texte ait eu du mal à trouver sa place dans l’Italie des années de plomb. L’avortement, la bissexualité, le fascisme, tout est évalué à travers le prisme du regard de cette femme, crainte et respectée parce que fière et forte.

On pleure beaucoup. On veut beaucoup se suicider. C’est que les sentiments sont vifs. Tout ce petit monde forme un clan, une tribu, vivant un peu en vase clos, mais où l’écoute et la bienveillance sont constantes. On se parle dans une langue refusant tout naturalisme. Les dialogues, qui constituent une bonne part du texte, sont théâtraux. Tout ceci produit une atmosphère assez étrange dans laquelle il est bon de se laisser porter.

Reste que la grande leçon que nous délivre Sapienza est celle du combat incessant qu’elle nous invite tous à mener contre « le fascisme à l’intérieur de nous ».

 

L’Art de la joie, Goliarda Sapienza, Le Tripode (Collection Météores), Traduit de l’italien par Nathalie Castagné, 2018, 800 p., 14,50 €

 

* Merci Charles !

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À propos de Benoît Pichaud

Un credo, "... entreprendre de savoir comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement." (Michel Foucault)

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