Vous me croirez si vous voulez du Professeur Choron /

 

(Entorse n°5)

 

En cette rentrée littéraire, les Éditions Wombat lancent une nouvelle collection, « Les Intempestifs », sous les couvertures inspirées de Kiki Picasso. C’est Pacôme Thiellement avec Tous les chevaliers sauvages (Tombeau de l’humour et de la guerre) qui ouvre le bal. Et intempestif, ce texte l’est avec une fureur réjouissante. Il s’agit d’une analyse au plus près du rire d’Hara-Kiri à travers les figures de Mishima, Cavanna, Fred, Reiser, Topor, Gébé, Andy Kaufman, Wolinski, Zappa, et bien sûr du Professeur Choron.

« Il y a deux types de rire : le petit rire né  de la soumission aux limites – incarné par le « chroniqueur » actuel, mi-humoriste, mi-valet du pouvoir – et le grand rire né de la confrontation à l’illimité, de la mise en pièces de nos conditionnements. »

Le deuxième texte de la collection à paraître est Vous me croirez si vous voulez (Mémoires de guerre et d’humour) de Choron dont la vie entière est un pied de nez, disons plutôt un bras d’honneur, à notre société. Tout dans Choron est hénaurme. Qu’il soit voleur, arnaqueur, proxénète, cannibale, alcoolo, gigolo, militaire ou éditeur, rien n’est jamais étriqué chez cet homme-là. Face à l’absurdité sidérale de la vie, Choron oppose un rire tonitruant et ravageur qui sape toutes nos fondations. Thiellement l’associe à la figure du samouraï dans son mépris souverain de la mort, trait déjà en soi scandaleux dans une époque vouée à la recherche quantitative de la longévité.

Ce rire se construit sur la détestation de tout sentimentalisme et de l’amour-même. Ce rire est de mauvais goût, « bête et méchant », à l’exact opposé de l’esprit français, de la blague bourgeoise et du calembour, et même de l’humour noir cher à André Breton. Ce rire veut faire mal. Il est un coup de poing dans la gueule.

Et s’il est une chose que Choron déteste autant que le rire étriqué, c’est l’ennui. Il travaille sans arrêt. Sa vie durant, et jusqu’au bout, il ne cessera d’avoir des projets de publication, menant souvent plusieurs journaux de front, avec une exigence et un professionnalisme constants. Reste que la grande affaire de sa vie sera Hara-Kiri qu’il fonde en 1960 avec Cavanna. Cette aventure, qui dure jusqu’en 1985, bénéficie de l’extraordinaire alignement des planètes que sont Cabu, Gébé, Wolinski, Topor, Reiser, Willem, Delfeil de Ton, Fred, Vuillemin, Gourio, Berroyer, excusez du peu. Ceux-là ne sont pas amis, ils ne dînent pas les uns chez les autres, mais leurs talents, leurs génies parfois, et leurs folies forment une incroyable alchimie en forme de journal qui va dynamiter les règles en vigueur dans les sociétés gaullienne, pompidolienne, giscardienne puis miterrandienne.

Si les réunions de rédaction se terminent souvent en orgie, c’est parce que c’est carnaval toute l’année. Tout doit passer cul par-dessus tête, rien n’est respecté. Seul Choron pouvait mener une telle horde de barbares, car Choron n’a peur de rien, ni des interdictions, ni des huissiers, ni des banqueroutes frauduleuses, ni des flics, ni des juges. Choron garde le cap avec en seule ligne de mire le prochain numéro à paraître.

Cette période prolifique et incandescente prendra symboliquement fin le soir du 2 janvier 1982, lors d’un Droit de réponse consacré par le triste Michel Polac à la disparition de Charlie hebdo. L’équipe du journal est reléguée au fond du plateau, derrière Renaud, Gainsbourg, Jean-François Kahn, l’omniprésent Dominique Jamet, Pierre Desproges, et même, pour faire bonne mesure, Bernard Tapie ! Arrive ce qui devait arriver, Choron est finalement viré du plateau par les gros bras de la sécurité et se retrouve dans la rue, seul sous la pluie. Cet épisode marque l’année 0 de la contestation télévisuelle officielle qui aura de beaux jours devant elle.

Choron est des ces êtres à part pour qui chaque instant doit être porteur d’une surprise, d’un scandale, d’une aventure. La vie telle que nous la pratiquons pour la plupart d’entre nous est trop étroite pour lui. Il ne rentre pas dans le costume. Ça craque de tous côtés. Leonard Cohen a écrit : « Quelques hommes trouvent leur force en allant leurs chemins solitaires. Soyons ce que nous pouvons pour eux. »

 

Vous me croirez si vous voulez (Mémoires de guerre et d’humour), Professeur Choron (avec Jean-Marie Gourio), Éditions Wombat (Collection Les Intempestifs), 2018, 304 p., 22 € – Préface de Jean-Marie Gourio – Annexe : Les belles éditions du Professeur Choron – Deux cahiers hors-texte de photos couleurs

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À propos de Benoît Pichaud

Un credo, "... entreprendre de savoir comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement." (Michel Foucault)

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