25 novembre 2018

Shpan dem loshek *

 

Les Frères Lehman de Stefano Massini / (Entorse n°6)

 

Il était une fois trois frères qui traversèrent l’océan pour réaliser leur rêve. Ils rêvaient d’argent, de beaucoup d’argent, d’énormément d’argent.

Ce livre est un conte pour grands enfants qui jouent à devenir riches, immensément riches. On y retrouve les refrains qui scandent habituellement les histoires de pauvres bûcherons et de princesses. Ces litanies sont renforcées par le choix d’une écriture en vers libres, 30000 pas moins, qui rythment la lecture, lui conférant parfois les allures d’une véritable épopée.

Stefano Massini nous dit la geste de la dynastie Lehman, de l’arrivée aux États-Unis depuis la Bavière au milieu du XIXe siècle, jusqu’à la veille du krach que l’on sait. Henry, l’aîné, connaît rapidement la prospérité dans le commerce de vêtements en Alabama, puis dans celui du coton. Mais les volumineuses et lourdes balles de coton ne trouvent bientôt plus grâce aux yeux d’Emmanuel venu rejoindre son frère. « Emmanuel est obsédé par le mouvement. » Il sait que, dans le commerce, si l’on n’avance pas, on tombe.

Cette horreur du repos et du sommeil prendra la forme d’une longue et inexorable course vers toujours moins de matière, vers toujours plus de légèreté et de fluidité des échanges. « L’argent, c’est de l’air. ». Les Lehman seront banquiers.

Les Lewisohn, qui occupent encore pour quelque temps le premier rang au temple, sont lestés de tonnes de lingots d’or, quand le pouvoir des Lehman est « entièrement mathématique », ne repose que sur « des calculs célestes, parfaits. » L’un des derniers avatars de cette poursuite du vent sera le fonds commun d’investissement : « de l’argent pour de l’argent. Adrénaline pure. » Les Lehman seront alors sur la voie de l’harmonie parfaite de la finance.

Et s’il arrive par malheur qu’un des héritiers naisse « lapereau », tel Sigmund, l’apprentissage à marche forcée des 120 règles édictées par son frère Arthur et son cousin Philip (sorte de mitzvot d’une Torah bancaire), feront de lui en 120 jours un cobra qui répondra :

« au cynisme le plus farouche

à la négation de tout geste désintéressé

ainsi qu’à une incessante

exaltation de sa personne. »

Les Lehman ont toujours su devancer le besoin de l’acheteur, puis créer le besoin du consommateur, et enfin, raffinement ultime, faire de l’achat un instinct inconscient, identitaire. Ils auront, un siècle et demi durant, enivré New-York et l’Amérique, auront joué la comédie du veau d’or au monde entier, car au fond : « La Bourse est faite pour danser. »

« Je ne vois même pas l’heure où, les blancs débarquant, je tomberai au néant. / Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse ! » (Une saison en enfer, Arthur Rimbaud)

Ne vous laissez pas arrêter par ces 800 pages. Leur lecture, outre qu’elle s’avère finalement très rapide, est un bonheur continu d’intelligence, d’humour, de finesse et d’ironie. Massini mène tout cela avec brio et avec un sens du tempo remarquable. J’ai parfois songé à Ellroy et à sa manière d’embrasser une histoire aux multiples ramifications et digressions sans jamais égarer le lecteur ni laisser retomber son attention, un tour de force ici brillamment accompli.

 

* Pousser le cheval

 

Les Frères Lehman, Stefano Massini, Globe, 2018, Traduit de l’italien par Nathalie Bauer, 848 p., 24 €

Prix Médicis essai, prix sélection Campiello, prix Mondello, et prix Vittorio de Sica

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À propos de Benoît Pichaud

Un credo, "... entreprendre de savoir comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement." (Michel Foucault)

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