Calme et tranquille de Valérie Manteau /

 

La chanson de Noir désir citée en exergue dit qu’avant de retrouver le calme et la tranquillité, il faut être passé « par-dessus tous les bords ». C’est très exactement ce que vit la narratrice après la tuerie à Charlie hebdo en janvier 2015.

Elle est une écorchée vive qui trouve en la figure de la dramaturge Sarah Kane une sœur en désespoir. « L’insanité chronique des saints d’esprit qui révulsait Sarah Kane me saute aux yeux. »

L’épisode africain qui ouvre le texte, dans lequel se mêle l’effroi, la mort et le rire, est annonciateur des mois qui suivront pendant lesquels la narratrice va faire la terrible expérience de l’incommensurabilité de sa douleur. Non qu’elle prétende à une quelconque primauté morbide en la matière, mais elle éprouve durement l’impossible graduation sur l’échelle de l’horreur.

À cet égard, les portraits de tous les psys alors rencontrés seraient réjouissants s’ils n’étaient pathétiques. De manière plus générale, c’est la raison même qui s’avère rétive à penser ça. L’intellect n’est d’aucun secours : « Les artistes me manquent. » On lit impuissant le récit de ces moments de profonde désolation, de cette course éperdue vers une chose qui paraît pourtant bien simple et que bien peu seront aptes à lui prodiguer, une « bienveillante empathie ».

La narratrice est un roseau que des vents contraires ploient dans une danse macabre. Mais elle ne rompt pas, douée d’une force vitale ambiguë, paradoxale, à rebours, qui la mène de souvenirs de Kinshasa ou Oléron à des errances entre Paris, Marseille et Istambul. On se pose évidemment la question de savoir ce qu’en pareille situation on serait en mesure de donner. Le lecteur que je suis sais en tout cas qu’il éprouve envers cette narratrice frêle et forte un sentiment désuet n’ayant plus vraiment cours de nos jours riches en événements violents et absurdes : une infinie tendresse.

 

Calme et tranquille, Valérie Manteau, Le Tripode (Collection Météores n°18), 2016, 140 p., 9 €

Valérie Manteau a récemment reçu le prix Renaudot pour son très beau Sillon paru chez le même éditeur. Le texte mêle une enquête sur la Turquie d’Erdoğan autour de la figure emblématique de Hrant Dink, journaliste turc d’origine arménienne assassiné en 2007, et une dérive poétique et amoureuse dans un Istambul en sursis.

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À propos de Benoît Pichaud

Un credo, "... entreprendre de savoir comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement." (Michel Foucault)

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