16 mars 2019

Nuit noire

Gaspard de la nuit de Élisabeth de Fontenay /

 

Élisabeth de Fontenay est philosophe. Elle s’est notamment beaucoup intéressée à la cause animale. Je ne permettrais pas de faire un rapprochement, qu’on pourrait à bon droit juger des plus douteux, avec cette Autobiographie de mon frère qu’est Gaspard de la nuit, si elle ne le faisait elle-même. C’est même là un des enjeux importants de son livre.

Celui qu’elle appelle Gaspard, dont elle ne révèlera le véritable prénom qu’à la fin du texte, est dit, faute d’un diagnostic plus précis, handicapé mental. Il est dans la nuit. Et c’est cette nuit qu’Élisabeth de Fontenay, pleine de son amour de sœur, interroge. Elle mène l’infinie « recherche autour des formes erratiques de la subjectivité ». Qu’est-ce qu’être un sujet ? Qu’est-ce qu’être homme ?

Elle évoque « les grands assoupis », n’hésite pas à parler de « cette longue catastrophe silencieuse qu’est mon frère ». Car Gaspard est absent à lui-même. S’il a pu lui arriver, il y a longtemps mais le souvenir en est resté vivace, de s’écrier soudainement « Laissez-moi vivre ! », les neuroleptiques administrés à très haute dose ont eu vite raison de ces très rares et brusques illuminations. C’est l’occasion pour elle de passer en revue différentes politiques menées à l’égard des personnes handicapées mentales, des plus inspirées aux plus désastreuses et criminelles.

Elle se souvient de « l’espoir fou d’une mère qui se croit plus forte que la réalité », de cette mère qui avait déjà été confrontée à d’autres « disparitions », celles de la Shoa, dont Gaspard figure un lointain et terrible écho. La figure de Nietzsche traverse aussi le récit, lui dont le dernier geste avant de sombrer dans une folie sans retour fut de se lancer au cou d’un cheval que son propriétaire maltraitait.

S’il est une chose qu’Élisabeth de Fontenay nourrit de sa détestation, c’est l’idée d’un « propre de l’homme ». Qu’on le définisse par la raison, le langage, l’écriture, l’art, l’anticipation de la mort, le rire, la liste n’est pas exhaustive, ces définitions agissent toujours par exclusion. Sont alors rejetés hors de l’humanité, selon les cas, les nourrissons, les vieillards, les personnes handicapés et jusqu’à des peuples entiers.

La question de la rupture radicale (telle que l’expose la théorie de l’animal-machine de Descartes) ou de la différence de degrés entre homme et animal est cruciale. Elle est aussi extrêmement subtile et périlleuse. C’est sur cette ligne étroite qu’Élisabeth de Fontenay chemine sans fin.

Reste que pour saisir cette « proximité du lointain », elle s’en remet en dernier ressort, en lisant Duras, au pouvoir quasi sacramentel de la littérature, et déplore qu’une telle parole ne soit jamais venue guérir l’âme de Gaspard.

 

Gaspard de la nuit (Autobiographie de mon frère), Élisabeth de Fontenay, Éditions Stock, 2018, 144 p., 16,50 € – Prix Fémina essai

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À propos de Benoît Pichaud

Un credo, "... entreprendre de savoir comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement." (Michel Foucault)

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CATÉGORIE

Littérature française, Parution "récente"