La Ville de Frans Masereel /

 

« Un roman sans paroles » précise l’éditeur sur la couverture. Il faudrait plutôt dire « Des romans sans paroles » tant ces gravures sur bois sont porteuses d’une multitude d’histoires. Sous son apparente unité, ce livre déploie de multiples ramifications. À ce titre, Frans Masereel apparaît comme le précurseur de nos plus audacieux romans graphiques.

La ville nous plonge dans des scènes urbaines de l’entre-deux guerres. On ne sait si l’on est à Paris, Berlin, Bruxelles, Londres ou New York. Masereel nous donne à voir LA ville telle que peut la chanter à la même époque Cendrars, celle de la vitesse, de la mécanisation à marche forcée, de la fête, mais aussi celle de la violence, de la lutte des classes et de la solitude.

Nous voilà dans des rues pleines de magasins, dans le tout récent métro, à l’opéra, dans une brasserie, une maison close, au cœur d’une manifestation, d’un combat de boxe, d’une fête foraine, sur les grands boulevards, témoins d’un accident de travail, d’une bagarre dans un bar, d' »amours » ancillaires, d’un incendie, d’un accouchement, d’une exécution capitale, d’un suicide, d’un enterrement, d’un feu d’artifice ou de la nuit étoilée.

Il y a le bourgeois, et il y a l’ouvrier. Masereel nous montre l’envers du décor, la salle des machines qui alimente toute cette frénésie. Les cheminées fumantes sont omniprésentes. À la sortie de l’usine, les visages sont fermés, les mains restent dans les poches. Il y a cette planche étonnante, page 32, où la perspective et le jeu d’échelle figurent une sorte d’ouvrier démiurge, pioche à la main et sueur au front, dominant cette ville tentaculaire.

Et partout la foule, une foule de curieux qui assiste à une arrestation, au repêchage d’un noyé dans le fleuve, ou tente d’échapper à un forcené armé. Elle envahit la bourse, les quais et les trottoirs. C’est à la faveur du cœur de la nuit qu’une rue déserte peut apparaître, seulement peuplée de chats, d’ivrognes, d’amoureux ou d’un violeur.

Les gravures de Masereel ont une densité remarquable, tant par les sujets évoqués que par leur construction. Il faudrait parler ici de véritable mise en scène. Elles sont autant d’images volées au film de la vie citadine. Chacune d’elle donne naissance à une histoire à part entière. Les détails sont d’une extraordinaire expressivité. Me revient en mémoire la notion de punctum que Barthes développe dans La Chambre claire. Dans la plupart de ces planches, un visage, un corps, un geste, même insignifiant, même perdu au milieu de la foule, capte soudain votre regard. Ce visage, ce corps, ce geste, lui-même à la marge de l’événement proprement dit, vous prend à témoin de ce qui se joue là. Il vous ferre, vous attire à lui et c’est ainsi que vous entrez dans l’image.

Ce livre est une splendeur. Il fut admiré en son temps par Stefan Zweig, Alfred Döblin, Romain Rolland, George Grosz, Pierre Jean Jouve, Thomas Mann ou Hermann Hesse. Pour ma part, je n’hésiterais pas à en faire le pendant graphique du Ulysse de James Joyce. Et tout un monde se lève…

 

La Ville, Frans Masereel, Les Éditions Martin de Halleux, préface de Charles Berberian, présentation de Samuel Dégardin, édition augmentée de dix images inédites, livre cousu et relié, 128 p., 18,50 €

Errance optique et sonore de Pierre Veyser et Grégory Rault à partir de ce livre. 6’46 »

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À propos de Benoît Pichaud

Un credo, "... entreprendre de savoir comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement." (Michel Foucault)

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CATÉGORIE

Parution "récente", Roman graphique