25 mai 2019

Fiat Lux

Armen de Jean-Pierre Abraham /

 

« Moi j’ai besoin de lumière, je suis affamé de lumière. »

Quand Jean-Pierre Abraham rejoint le phare de Armen en 1959, pour une période d’essai avant d’en devenir un des gardiens titulaires, c’est un tout jeune homme de 23 ans, issu d’une famille bourgeoise et étudiant en Lettres à la Sorbonne. Quelques temps plus tôt, au cours de son service militaire dans la marine nationale, il est passé non loin du phare et a immédiatement compris qu’il y serait chez lui. Il sera non pas gardien de phare mais gardien de ce phare-là, Armen.

Armen se situe en mer d’Iroise, au large de la pointe du Raz et de l’île de Sein, au milieu de courants parmi les plus redoutés des marins.

Enfant, Abraham était doué de cette prescience qui lui faisait sentir cette « usure de l’air » annonciatrice de la brume, quand tout le monde s’extasiait encore du soleil éclatant. Plus tard, le sentiment de vivre à côté de sa propre vie lui fait prendre une décision radicale, celle de partir. Malgré les réelles épreuves de cette vie, jamais il ne regrettera ce choix ni ne doutera d’être « ici à [sa] place exacte ».

Abraham éprouve et écrit la sorte d’hébétude qui saisit les hommes happés par la mer, « la dévorante ». Pourtant, il doit leur dispenser la lumière, une lumière dont, tel un papillon, il semble lui-même prisonnier. « Quand mon feu est clair, je suis un peu plus clair. » Même la lampe qui l’accompagne dans ses incessantes allées et venues pendant les tempêtes nocturnes semble l’encercler : « La lampe me tient. »

Trois mêmes livres l’accompagnent pendant ses séjours à Armen (vingt jours suivis de dix jours de repos à terre… si le temps permet la relève) : un album sur un monastère cistercien (la vie monastique « pour réduire l’écart, quel écart ? »), un recueil de poésie de Pierre Reverdy et un album illustré sur Vermeer qu’Abraham scrute sans fin. On comprend aisément ce que ce chasseur de lumière y cherche et y trouve : l’éclat d’une perle, la lueur d’un bouton de porte. Il reconnaît dans La Jeune fille au turban « l’image la plus juste de [son] inquiétude. » Il s’interroge : « Est-ce la vie, cela : regarder une vieille peinture craquelée, près d’une lampe, tandis qu’au-dehors l’espace vibre à mort, que la mer est folle ? ».

Et de se lancer à corps perdu dans des travaux de rénovation du phare dans lesquels il est encore et toujours question de lumière : « Elle est donc bien misérable, cette fameuse inquiétude, qui ne résiste pas à un simple travail , au va-et-vient dérisoire d’un chiffon sur un objet de cuivre ! » On le trouve très préoccupé par le coloris de peinture le plus à même de réfléchir la lumière dans ce puits obscur qu’est le phare. La blanche chaux y pourvoira.

La nuit, pendant son quart, debout devant le pupitre : « Je veux écrire malgré tout. » Un dialogue à distance s’installe avec Reverdy, l’aîné : « Si tout ce que l’on n’attend pas allait venir – Si tout ce que l’on sait allait finir. » Abraham lui répond :  » L’aube. Moi j’avais cette seule immense envie dans tous les jours aventureux : parler d’une perle un point c’est tout. »

Il est indiscutablement de cette lignée de voleurs de feu qui éclairent le monde. 37 m au-dessus du niveau de la mer, il le sait : « Nous gouvernons. Parfois dans le cœur vide, rincé de toute image, s’allume toute seule une autre lueur, comment le dire : la ferveur, peut-être. » Ar men, en breton, signifie le rocher, la pierre. Une pierre de touche sans aucun doute qu’Abraham a trouvée par 48° 03,3 N – 4° 59,9 W et qu’il nous livre ici dans ce texte majeur.

 

Armen, Jean-Pierre Abraham, Le Tout sur le Tout, 160 p., 15 €

https://www.ina.fr/video/CPF04007046

Un incroyable reportage datant de 1962 pour la série « Les Coulisses de l’exploit » (!) qui, au-delà de la vie à Armen, s’est attaché à la figure de Jean-Pierre Abraham. 11’52 »

Joindre la conversation 1 commentaire

  1. Merci, ta découverte – et partage enthousiaste – de ce texte ont titillé ma mémoire… Retrouvé le contexte de ma propre lecture il y a 25 ans, émotions et ivresse transmises en mots par J.P. Abraham de son expérience unique avec ARMEN.

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À propos de Benoît Pichaud

Un credo, "... entreprendre de savoir comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement." (Michel Foucault)

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